L’émotion et le changement

 

 

L’émotion et le changement

 

Et depuis une vingtaine d’années, on a beaucoup travaillé sur le fonctionnement du cerveau et des émotions. Alors, qu’est-ce qu’on a découvert ? C’est que d’abord il existe chez homo sapiens des émotions primaires. Alors ça veut dire quoi des émotions primaires ? C’est-à-dire qu’elles sont génétiquement programmées et que tout individu qui a un cerveau qui fonctionne correctement les éprouve dans sa vie. Indépendamment de la culture. C’est-à-dire que c’est vrai pour les Japonais, les Français et les Esquimaux. Alors ces six émotions sont : la colère, la tristesse, la peur, le dégoût, la surprise et la joie.

Alors quand on a découvert ça, on s’est dit : mais pourquoi ces émotions sont-elles génétiquement programmées chez homo sapiens ? Et il y a une raison, c’est que ce sont des émotions qui ont aidé nos ancêtres à survivre. Donc ce sont des mécanismes d’adaptation. Pourquoi ? Parce que l’émotion est une façon de prendre des décisions extrêmement rapidement. Vous roulez en voiture, une voiture arrive en face. Il y a une décharge d’adrénaline extrêmement forte qui fait que le temps de réaction, c’est deux dixièmes de seconde. Ce n’est pas le temps de réfléchir, ce n’est pas rationnel.

Alors, pourquoi ces émotions ont permis de survivre ? Eh bien la peur, une peur violente, double au moins notre puissance musculaire. Je ne sais pas quel est votre record du cent mètres, mais je vous parie qu’avec un lion dans le dos, vous le battez. C’est physiologique, le sang est plus oxygéné, le cœur accélère, etc. On a vu une femme soulever une voiture sous laquelle était coincé son enfant. Ce qui suppose des dispositions physiologiques particulières. La colère aussi. Donc on peut imaginer que face à un adversaire, avec qui il se battait, s’il était en plus en colère, homo sapiens, il avait plus de chance de survivre. La colère augmente fortement notre capacité musculaire. La peur aussi. Parce que vous savez, face à un mammouth, la bonne question ce n’est pas de savoir si je suis le plus fort. Qui est une question rationnelle. C’est de savoir si je peux fuir.

N’oubliez jamais que homo sapiens est un chasseur et qu’un chasseur qui survit est un chasseur qui a peur c’est-à-dire qui est lâche. Un chasseur courageux n’est pas un chasseur qui survit. C’est pour ça d’ailleurs que les femmes trouvent que les hommes sont si lâches. Parce que c’était eux qui chassaient.

La surprise permet de manifester au groupe le danger. La tristesse : il a été observé que la tristesse est l’émotion que nous reconnaissons le plus chez les autres et suscite chez nous un sentiment d’aide. Donc la tristesse a permis d’avoir plus d’entraide dans les groupes. Le dégoût : alors on a observé, on sait maintenant que le dégoût est génétiquement programmé chez l’homme. Ce qui a sauvé la vie à beaucoup d’enfants. Parce qu’un serpent, c’est un animal dangereux mais qui n’est pas gros comme un tigre. Donc ça ne se voit pas qu’il est dangereux. Mais il faut bien que les enfants qui rencontraient des enfants dans la forêt les fuient. C’est pour ça que le dégoût du serpent… Vous remarquerez que les animaux qui sont de petite taille et dangereux nous dégoûtent : les serpents, les scorpions, les araignées. Vous avez remarqué. Bou, les araignées. Bon, OK.

Alors, il n’y a qu’une émotion dont on ne sait pas à quoi elle sert, c’est la joie. Mais comme disait Voltaire : « J’ai décidé d’être de bonne humeur, c’est meilleur pour la santé. » Peut-être est-ce vrai. En fait je dis ça, mais il semblerait qu’il y ait des études récentes qui disent que quand on est de bonne humeur, on a dix points de QI en plus que quand on est de mauvaise humeur. Donc nos performances cognitives seraient améliorées par la bonne humeur. Donc je vous conseille vivement d’être de bonne humeur et de répandre la bonne humeur autour de vous si vous en êtes capables. Bien.

Ça c’est le premier point sur les émotions. Deuxième point très important : nous avons un cerveau instinctif, un cerveau émotionnel et un cerveau rationnel. Les neurotransmetteurs qui vont du cerveau émotionnel au cerveau rationnel sont extrêmement efficaces et rapides puisque je vous ai dit que ces émotions servaient à prendre des décisions efficaces et rapides. D’accord. Donc il m’a énervé, il m’a mit en colère, donc ça c’est ce qui se passe au niveau émotionnel. Ce qui se passe au niveau rationnel, c’est : c’est un connard. Là, ça fonctionne extrêmement bien. D’accord. Nous sommes extrêmement efficaces pour déduire des idées de nos émotions. Par contre, les neurotransmetteurs qui vont du cerveau rationnel pour réguler les émotions fonctionnent mal et lentement. Donc il nous faut beaucoup de temps pour calmer nos émotions avec des raisonnements. Ah oui, il m’a mis en colère mais il ne l’a pas fait exprès, ce n’est pas de sa faute, je ne lui en veux pas. Donc ce n’est pas grave. Il y a même des gens chez qui ça ne marche pas du tout. Mais enfin ça, c’est un peu plus embêtant.

Donc on a observé que l’émotion est un mécanisme qui se joue dans le temps. Contrairement au raisonnement. Vous faites un raisonnement, une heure après vous ferez le même. Et parfois même on est un peu figé dans nos raisonnements. Vous êtes en colère, une heure après vous ne le serez pas forcément. Une colère non réactivée, physiologiquement, ça dure vingt à quarante minutes. Donc quand quelqu’un est en colère, laissez. C’est comme ça que ça passe le mieux. D’accord. Par contre expliquer à quelqu’un en colère qu’il a tort d’être en colère risque d’activer la colère. D’accord. Bon.

Alors ceci d’ailleurs nous montre, par rapport à ce que je disais, que les hommes n’ont pas du tout été conçus pour être heureux, ils ont été conçus pour survivre et ce qui leur permet de survivre est ce qui les empêche d’être heureux. Ce qu’avait remarqué Fontenelle.

« Si nous habitions la Lune, nous imaginerions-nous bien qu’il y eût ici-bas cette espèce bizarre de créatures que l’on appelle le genre humain ? Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui eût des passions si folles, et des réflexions si sages ; une durée si courte et des vues si longues, tant de science sur des choses presque inutiles, et tant d’ignorance sur les plus importantes ; tant d’ardeur pour la liberté, et tant d’inclination à la servitude ; une si forte envie d’être heureux, et une si grande incapacité de l’être. »

C’est cela qui caractérise l’homme. C’est un immense désir d’être heureux et une incapacité presque permanente à l’être parce qu’il est sujet d’un magma émotionnel désagréable – peur, colère, tristesse, dégoût – qui l’aide à survivre mais qui souvent lui gâche la vie. D’ailleurs voilà pourquoi toutes les cultures ont considéré la question du bonheur comme une question philosophique. Parce que l’accès au bonheur n’est pas immédiat chez homo sapiens.

Alors qu’est-ce que ceci peut nous dire, qu’est-ce que ceci peut nous dire à propos du changement ? Premièrement, quand il y a des aspects désagréables dans un changement, ça se joue dans le temps. C’est-à-dire que si vous mettez des décalages dans le temps entre les personnes – du genre : « Nous on sait mais on leur dira après Noël parce qu’on ne veut pas leur gâcher Noël » vous introduisez des décalages dans l’émotion. Donc des personnes qui ne vont plus se comprendre. Donc ce n’est pas forcément une bonne stratégie que de cacher une mauvaise nouvelle. Bon, il y a des fois où l’on est obligé pour des raisons de confidentialité. Mais sinon, c’est une stratégie qui peut se retourner contre son auteur. Donc voilà, il y a une mauvaise nouvelle, il vaut mieux l’affronter de toute façon. On ne passe pas une vie d’homme sans affronter des mauvaises nouvelles. Donc ça doit faire partie de la capacité de l’adulte de les surmonter pour passer à l’action.

Deuxièmement, homo sapiens a trouvé un moyen assez efficace de surmonter ses émotions négatives, c’est d’agir. C’est le sentiment de contrôle. Face à une situation délicate, plus j’ai l’impression que j’agis et qu’en partie je contrôle ce qui se passe, plus j’ai un pouvoir sur ce qui se passe, moins je vais stresser.

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