L’expertise et l’expérience

 

L’expertise et l’expérience

 

S’il y a une chose dont je suis convaincu, c’est que la question de l’éducation est de la pédagogie sera un enjeu économique majeur de la pédagogie. Parce que grosso modo, jusqu’à l’an 2000, pour former des gens, on a fait a peu près comme au xviiie siècle, c’est-à-dire on met quinze, vingt, trente personnes dans une salle avec quelqu’un qui parle. Avec la même productivité.

- Et toujours ce rapport avec le livre. – Oui. » Même productivité même résultat. Mais c’est devenu un enjeu économique beaucoup plus important puisque aujourd’hui on sait qu’un des facteurs du niveau de vie d’une communauté, c’est le niveau d’éducation des gens qui en font partie. Ce n’est pas le facteur unique mais c’en est un très important. Donc l’élévation du niveau d’éducation d’une population, c’est un enjeu économique majeur. Or ce n’est pas productif, ce n’est pas plus productif qu’il y a trois siècles. C’est même la seule activité humaine qui n’ait pas gagné en productivité jusqu’à l’an 2000. Mais tout ce qui est utilisation des nouvelles technologies pour varier les supports, pour donner plus de productivité, ça va être un champ économique colossal au xxie siècle. C’est un des enjeux majeurs de l’économie au xxie siècle avec les robots. Et pas l’informatique qui est une technologie dépassée.

- Pardon de vous interrompre, Bruno. – Oui. – Une question. Tout à l’heure vous nous avez parlé de ce natif, qui fait partie de votre raisonnement. Le natif de l’Internet. Vous évoquez l’école là, en en parlant comme d’un enjeu essentiel. Est-ce que ce natif-là va pousser au fond le changement du lieu de l’école ? C’est-à-dire on ne va plus se retrouver à plusieurs comme certains américains et vous le savez certains enseignants américains le disent. À Harvard on raconte même de façon très claire on pourra dès son plus jeune âge faire l’école à la maison. Vous y croyez ? – Alors je ne crois pas que le balancier qui est 100 % d’un côté va aller 100 % de l’autre. On nous a dit que la télévision tuerait le cinéma. Non. Etc., etc. – On peut travailler à la maison. Le télétravail existe. – Oui, donc ce que je pense, c’est qu’il y a un mouvement dans ce sens-là, ça ne veut pas dire qu’on arrêtera d’avoir des bureaux, des organisations, etc. Mais qu’on travaille à la maison, oui. Il y a chaque année plus de gens qui travaillent une partie de leur temps chez eux. Ça c’est un fait objectif qui ne peut que s’amplifier. – Ce qui veut dire au fond Bruno que la collectivité est essentielle dans la transmission du savoir. Plus on est, plus on a d’exemples autour de soi, mieux c’est. – Enfin globalement, si vous voulez, homos sapiens, c’est un animal qui vit en tribu. Dans l’environnement ancestral, c’était des tribus. L’homme isolé, il vivait mal. Alors la vie urbaine qui nous fait vivre dans des cellules familiales n’est pas constituée de tribus. Mais vous remarquerez que les urbains – dès que les hommes sont sortis des villages pour vivre dans des villes – la première chose qu’ils ont faite, c’est de reconstituer des tribus. Tribu familiale, club de machin truc, bande de copains au bureau, etc. Nous sommes tous affiliés à deux trois tribus. D’accord. Donc nous avons reconstitué ce fonctionnement en tribus. Effectivement, si les gens travaillent beaucoup chez eux, ils vont trouver des modes de reconstitution de ce lien tribal qui est essentiel à l’échange d’expérience. – On le voit avec cette image, on échange. – Voilà, donc effectivement, l’autre aspect si vous voulez qui est vieux comme le monde mais qui va se passer de façon nouvelle, c’est que l’acquisition de savoir se fait au croisement de l’expertise et de l’expérience.

Est-ce qu’on apprend en recevant de l’expertise ? Qui a appris à faire du vélo en regardant le Tour de France à la télévision ? Personne. Bien sûr. Donc on apprend aussi en expérimentant et en échangeant les expériences. Mais la question n’est pas l’un ou l’autre. C’est l’un à propos de l’autre. C’est-à-dire que chaque fois que je reçois de l’expertise, en fait cela me parle dans la mesure où je le relie à mon expérience. C’est-à-dire que c’est une relecture de mon expérience. Ce que l’on me dit, qu’est-ce que ça veut dire par rapport à mon expérience. Et chaque fois que je vis des expériences qui m’étonnent, me surprennent, etc. Je me dis : « En quoi ça modifie mon savoir, mon intuition, mon expertise. Etc. » Donc en fait, le croisement expertise – expérience, sa force, ce n’est pas de le faire l’un à côté de l’autre, c’est de la faire l’un à propos de l’autre. Me semble-t-il.

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